Une critique qui a trop tardé

Mes chers amis, je m’adresse à vous aujourd’hui pour corriger une injustice qui est demeurée trop longtemps impunie. Il s’agit d’un tort grave causé à l’endroit de tous les amateurs de jeux vidéo, et j’ai l’immense honneur de m’être investi de la mission trop longtemps négligée de condamner ce crime vidéoludique.

Aujourd’hui, je fais une critique de SOLITAIRE.

“SOLITAIRE?! vous entends-je beugler du haut de votre suffisance. Ce jeu simplet que seul mon oncle fonctionnaire goûte encore lors de ses longues séances de faire-semblant-de-travailler au bureau? Ce jeu attardé dont la disponibilité constituait l’unique raison d’hésitation de matante Solange à s’acheter un iPad?”

Oui, SOLITAIRE. Ô créatures hypocrites et tremblotantes! Que celui qui n’a jamais fait appel au flip-flip-flip de ses cartes artificielles jette la première pierre! Vous avez TOUS déjà joué – ne le niez pas.

Mais, afin de bien asseoir les bases de cette critique, laissez-moi prétendre un instant que vous ne connaissez rien de ce jeu et vous le décrire. SOLITAIRE, c’est un jeu où l’on doit disposer des séquences de cartes dans l’ordre, en alternant les couleurs, avant de reconstituer des piles – oh et puis zut, vous le savez, quand même!

Non, je vais plutôt viser directement le coeur du problème de SOLITAIRE, la question que tous les critiques ont évitée avant moi, à un point tel que j’en viens à soupçonner un puissant lobby pro-SOLITAIRE à l’échelle planétaire. Mais vous ne pourrez museler le Fantasque, hypothétiques menaces que je suppose réelles dans un but purement rhétorique. Tremblez alors que j’asperge le monde de vérité!

SOLITAIRE est injuste.

En fait, SOLITAIRE est l’exemple type du jeu injuste, le jeu qui arrange littéralement les cartes contre vous au début et qui attendra la fin pour vous le dire. En effet, il est parfaitement possible – et même courant! – de commencer une partie de SOLITAIRE en l’ayant déjà perdue à votre insu. Oh bien sûr, les développeurs vous diront que la disposition des cartes est générée aléatoirement à chaque partie – ce doit être bien pratique de pouvoir se laver les mains de tout le problème en blâmant l’ordinateur – mais il n’en demeure pas moins que ce sont eux qui ont permis cet état de choses menant à la déplorable situation dans laquelle nous nous trouvons tous.

SOLITAIRE est injuste.

Dans une cruelle allégorie du destin tragique que la vie réserve à certains d’entre nous, SOLITAIRE vous laissera vous débattre dans une situation sans espoir sans jamais vous dire que c’est perdu d’avance. À l’instar des Oedipe, des Hamlet et des Phèdre, il vous laissera monter aux cieux les plus brillants des séquences parfaites et, au faîte de votre gloire, il vous brûlera les ailes. Ainsi sera votre chute, terrible, indiscutable, pleine de fureur et de larmes, gracieuseté d’un quatre de trèfle tapi sous une pile de cartes inattaquables.

Est-ce qu’on supporterait pareille trahison de la part d’un HALO? D’un BINDING OF ISAAC? D’un MARIO MAKER?*

*Oui, bon, c’est discutable.

Imaginez un instant que vous commenciez une mission dans DESTINY et qu’il n’y ait tout simplement pas assez de munitions dans l’environnement pour abattre tous vos ennemis, paramètre essentiel de succès pour votre mission. On crierait au bogue éhonté. Ça ferait scandale! Metacritic dégoulinerait du fiel de légions de chroniqueurs outrés.

Et pourtant, on accepte la même chose de SOLITAIRE sans broncher.

Peut-être est-ce dû au fait que SOLITAIRE nous permet de recommencer immédiatement au clic d’un bouton, sans perte d’expérience, d’équipement ou de progression dans le jeu. Est-ce que ce serait le seul argument qui nous rend si permissifs envers un jeu qui s’avère essentiellement mal foutu? Est-ce qu’on se contenterait d’un haussement d’épaule amusé devant les boss mal calibrés du DLC de THE WITCHER 3 et les bogues de progression de ASSASSIN’S CREED SYNDICATE s’ils ne nécessitaient pas respectivement un écran de chargement interminable ou un retour au menu principal?

En tant que joueurs, sommes-nous si affables devant l’injure que nous la pardonnons aussitôt qu’elle s’accompagne d’un dédommagement pratique? Insultez-moi mais excusez-vous aussitôt. Égratignez ma carrosserie mais allons immédiatement au garage débosseler tout cela. Tuez ma femme mais – de grâce! – escamotons toutes ces lourdes procédures judiciaires!

Ô comme notre outrage tient à peu de choses, chers lecteurs!

Examinons bien notre conscience. Nous y trouverons peut-être que notre impatience face aux fort probables bogues des produits des grands studios est parfois plus due à des inconvénients personnels qu’à un indéfectible engagement envers la qualité que nous exigeons de ces développeurs. C’est une préoccupation bien égocentrique qu’il nous faut endosser, mais c’est là le propre d’être un client intègre et un critique éclairé.

Mais pareil, SOLITAIRE, c’est fucking pas juste.

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3 thoughts on “Une critique qui a trop tardé

  1. Y’a comme quelque chose qui me dit qu’entre les lignes y’a plus un pétage de coche sur les bugs de Assassin’s Creed Sundycate que de Solitaire… enfin, j’me trompe peut-être! C’est vrai que notre tolérance aux imperfections repose sur peu de choses, mais dans le fond Solitaire est gratuit et il a bien le droit à ses erreurs, contrairement à un jeu de 79.99$. Moi, en tout cas, je suis moins permissif!

    Aimé par 1 personne

    1. Ta perspicacité sera récompensée par un coup d’oeil « behind the scenes »: en effet, il y a un lien avec Assassin,s Creed Syndicate. Je m’occupais de façon un peu débile sur Solitaire en attendant le début d’une réunion quand je me suis rendu compte que ça faisait plusieurs parties d’affilée qui étaient essentiellement ingagnables. Pourtant, ça ne me dérangeait pas autant que tous les bogues dans ACS. Et on n’entend jamais parler que SOLITAIRE est « bogué ». Quelle est la différence entre les deux situations? Certes, il y a le prix, mais j’ai toujours été partisan du principe que de la merde, c’est toujours de la merde, même si tu la donnes. Non, la différence c’est le degré d’incommodité créé par le problème; il est trivial dans SOLITAIRE mais magnifiquement chiant dans ACS. Ce qui m’a mené à la réflexion: pour toutes les fois qu’on chiâle que les développeurs nous doivent la plus grande qualité, bien souvent on fermerait les yeux si ça venait avec moins d’inconfort pour notre personne.

      Aimé par 1 personne

      1. Ah malheureusement dans notre monde de consommation, la merde gratuite est très appréciée! La merde qui coûte cher, on ne l’aime pas trop! Mais, je me soumets complètement à ta réflexion et me range à ton opinion!

        Aimé par 1 personne

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